« Travailler plus pour gagner plus ». La formule a eu un certain succès compte tenu de sa simplicité et de son prétendu « bon sens ».
Les faits démontrent qu’il n’en est rien, mais au delà des chiffres, il convient de s’interroger sur cette notion de « travail », et sa part de mythe liée à l’ensemble des croyances autour de l’économie.
Auparavant, il est intéressant de voir ce que signifiait le « travail » aux époques antérieures.
« Il n'est pas inutile de rappeler que, avant de devenir "la substance de la valeur" (chez les classiques et chez Marx), le travail était largement méprisé. L'Antiquité l'avait confié aux esclaves et, conformément à l'étymologie (tripalium), le Moyen Age le considérait comme une forme de torture. Dans les villes françaises, on estime qu'au début du XVIIIe siècle, sur la base des observations de Vauban, il y avait entre 130 et 150 jours chômés par an (y compris les dimanches), ce qui est considérable, même si les journées de travail étaient plus longues qu'aujourd'hui. ». (Bruno Caceres, Loisirs et travail, du Moyen-âge à nos jours, Paris, Le Seuil, 1973)
Un sens visiblement opposé à celui d’aujourd’hui où le travail et l’emploi rattaché sont censés apporter statut social et considération.
Est-ce que le travail, au sein de l’économie, permet de vivre dignement, à la hauteur de l’investissement et de l’énergie apporté par chacun ?
Le Bureau International du Travail (BIT), organisme Onusien particulièrement bien placé pour analyser les bienfaits du travail et de l’emploi dans le monde, répond par la négative. « La mondialisation n'a pas conduit jusqu'ici à la création d'offres d'emplois décents, durables et en nombre suffisant. » déclare sans ambages Juan Somavia, le directeur général du BIT dans un rapport paru en 2005.
Selon l’organisme, la croissance globale de l'économie a de plus en plus de mal à se traduire par de nouveaux emplois de bonne qualité. Cela rejoint la critique de Steve Fleetword de l’université de Lancaster concernant l’emploi au Royaume-Uni : « Ce que la flexibilité crée au Royaume-Uni, ce sont de mauvais emplois, et peut-être même une nouvelle forme de sous-emploi. Le Royaume-Uni n’est pas en train de résoudre le problème du chômage, mais de le transformer en un autre problème : celui de l’emploi de mauvaise qualité. »
Le BIT souligne ainsi, que dans de nombreuses économies en développement le problème est essentiellement lié au manque de possibilités de travail décent et productif plutôt qu'à du chômage pur et simple. Hommes et femmes travaillent finalement dur et longtemps pour pas grand chose. « Travailler plus pour gagner plus » ne se vérifie donc pas pour l’institution internationale.
Le lien entre croissance économique et croissance de l'emploi, n’est plus établi. La croissance économique signifie surtout, destruction massive d’activités autonomes (paysannerie, artisanat, petits commerces…), et création principalement de sous-emplois salariés.
Dans un autre rapport paru en 2006 sur les « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes », Juan Somavia confirme qu’"En dépit d'une plus forte croissance économique, l'incapacité des économies à créer suffisamment d'emplois productifs et décents frappe de manière particulièrement violente la jeunesse mondiale". Le rapport contredit la croyance solide dans la corrélation entre le niveau d’éducation et l’accès au marché du travail : une plus grande éducation ne garantit aucunement un emploi décent. Par ailleurs, le taux de chômage élevé des jeunes, nettement supérieur à la moyenne, ne résume pas le problème du rapport au travail des jeunes, un autre élément alarmant étant que le nombre des jeunes travailleurs démotivés dépassent nettement le nombre des jeunes chômeurs. Les chiffres et les faits prouvent amplement que « le travail ne paie plus » ou insuffisamment, ce qui fait dire à Juan Somavia que « […]confrontés à une crise globale de l'emploi aux dimensions colossales et à un déficit de travail décent qui ne va disparaître de lui-même, nous avons besoin de politiques et de pratiques nouvelles pour faire face à ces problèmes".
L’injonction martelée par les politiques ou les économistes pour dire « plus de travail égal plus de compétitivité, donc plus de richesses », ne résiste pas longtemps à l’analyse.
Comme le remarque judicieusement Philippe Cohen et Luc Richard « Mais comment réduire le coût horaire de la main d’œuvre industrielle en France (17 dollars) et celui de la Chine (0,6 dollars) ? Comment l’ouvrier français pourrait-il devenir 28 fois plus compétitif que son alter ego chinois ? » En travaillant 2 fois plus ? Mais il resterait encore 14 fois moins compétitif que l’ouvrier chinois ! Par une compétitivité 28 fois supérieure de nos technologies ? Les hommes politiques adorent le refrain salvateur de « l’investissement dans la recherche » pour garder notre avance technologique et sauvegarder nos emplois. Mais plus personne ne croit que les chinois ou les indiens, ne sont là que pour être nos sous-traitants de main-d’œuvre non qualifiée ! Enfin, l’argument du « rattrapage salarial » par les pays émergents, ne résiste pas non plus à la réalité économique. Le salaire ouvrier chinois a peu évolué depuis l’ouverture économique du pays en 1980. « La compétitivité [de la Chine] repose sur la surexploitation de 200 millions de travailleurs migrants, les mingong, et sur l’absence de tout droit stable en matière de travail, mais aussi de commerce et d’environnement…Ce modèle s’accompagne d’une explosion des inégalités et de l’appauvrissement des campagnes encore habitées par 2 chinois sur 3.
Au delà de l’incapacité de l’économie mondiale à fournir un emploi digne à chacun, se pose la question de la finalité du « travail ».
A l’heure de l’économie mondiale, nous avons trop vite confondus les vertus que l’on prête au « travail » (opposées traditionnellement à l’oisiveté), avec la dépendance à des emplois salariés précaires, au service d’une économie mondiale qui n’a pour finalité que le profit. Il apparaît donc clairement que le « travail » est essentiellement une mise en dépendance forcée, dans lequel l’être humain, ou plutôt le salarié, n’est plus qu’un agent producteur isolé, petit rouage au service d’un macro-système complexe et démesuré. Hormis la contre partie « salaire », il ne peut ni mesurer, ni évaluer l’impact de son travail, que ce soit sur un plan social ou environnemental. La distance et la complexité ont rendu obsolètes les notions de « travail bien fait » ou de « bel ouvrage ».
En dehors de sa logique financière, la méga-machine planétaire « à créer du travail », est inintelligible et absurde.
Le philosophe Edgar Morin en conclut que « La notion de travail devrait dépérir au profit de la notion d’activité, laquelle combine l’intérêt, l’engagement subjectif, la passion, voire, la créativité, c’est à dire la qualité poétique. »
La relocalisation des activités semble la meilleure et la seule réponse urgente à apporter, pour favoriser des activités productives autonomes et libres, porteuses de sens, dans lesquelles chacun puisse s’épanouir et vivre dignement.
Dans le domaine de l’alimentation, les grandes institutions internationales comme la Banque Mondiale, le FMI et la FAO, qui pendant des décennies ont soutenu une agriculture intensive, spécialisée à l’échelle mondiale, favorisant exclusivement les grands lobbies industriels de l'agroalimentaire, ont fini par le reconnaître timidement. Elles préconisent ainsi dans leurs dernier rapports de soutenir une agriculture de proximité, agroécologique, basée sur les cultures vivrières, seule à même de nourrir et de retenir les populations sur leurs terres.
Citations
« Le chiffre d’affaires global des 200 premières entreprises de la planète représente plus du quart de l’activité économique mondiale…et ces 200 firmes emploient moins de 0,75% de la main d’œuvre planétaire… » Ignacio Ramonet
« Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail…on ne peut rien imaginer de pire. » Hannah Arendt
"Dans de nombreux pays, les travailleurs agricoles quittent leur vie rurale et la pauvreté dans l'espoir de trouver mieux en ville, mais ils finissent avec peu ou pas mieux, dans des travaux manuels temporaires ou des petits commerces. » Juan Somavia, directeur général du BIT « La dégradation du niveau des salaires et des conditions de travail dans les pays du Sud traduit la pression croissante exercée par les donneurs d’ordre étrangers, et en particulier les grandes chaînes de distribution, pour obtenir des produits bon marché. » Déclaration émanant de l’Organisation Internationale du Travail (OIT)
« Selon les travaux de l’ethnologue russe A.V. Chayanov, dans les exploitations familiales paysannes de la Russie prérévolutionnaire, les paysans jouissent d’un stock considérable de temps non utilisé. De 28% à 42% pour les travaux non productifs, le reste pour les fêtes, l’oisiveté. » Marshall Sahlins