Notre société, comme toutes les autres sociétés, à toutes époques, est prise dans un système de croyances.
Comme le souligne justement le politologue Gilbert Rist « C’est en effet de l’arrogance occidentale que de considérer la société moderne comme différente des autres, sous prétexte qu’elle serait sécularisée et rationnelle. Parce qu’il n’existe aucune société qui ne soit fondée sur des traditions et des croyances, rien n’indique que la société occidentale en soit dépourvue, même si celles-ci sont différentes des autres sociétés.»
Nous sommes piégés par un ensemble de croyances, qui constitue notre « imaginaire ».
Cet imaginaire est construit depuis l’enfance, on « baigne » dedans dès notre naissance : l’éducation, l’école, l’économie, la politique, la société, tout ce qui nous entoure participe consciemment ou inconsciemment à nous inculquer ces croyances.
Sans avoir revisité ces croyances, il est très difficile de comprendre dans quel monde nous vivons, d’y voir clair, et donc de trouver des solutions aux problèmes inédits et redoutables de notre époque. Les croyances forment un voile opaque nous cachant le monde tel qu’il est. Elles masquent la réalité, la déforment, posent très mal les maux de notre société et nous amènent à des mauvaises réponses.
Quels sont ces croyances ? Le développement, la croissance économique, le progrès, la démocratie, le travail, l’école, l’information…font parti de la croyance ou de la religion occidentale, au sens de ce qui fait l’unité du groupe, ce à quoi tout le monde croît. La croyance est plus forte qu’une idéologie. Car une idéologie peut être remise en cause, une croyance, non. Elle fait parti d’un inconscient que l’on ne peut débattre « […] parce que les croyances se situent au-delà de toute contestation, elles ne doivent pas être confondues non plus avec l’idéologie : une idéologie se discute […] alors que les croyances sociales – par exemple le « développement » constituent une sorte de certitude collective dont les modalités sont discutables ou dont on peut discuter en privé, mais dont il est inconvenant de discuter publiquement le bienfondé. » (Gilbert Rist) Il suffit de voir les réactions violentes et les qualificatifs accolés à ceux qui mettent en cause les croyances établies : hérétiques, Ayatollah, extrémistes, fous… Les élites politiques, économiques ou les intellectuels adoubés et donc médiatisés, montent très vite au créneau pour défendre les croyances, érigées au niveau de valeurs intouchables, lorsque celles-ci sont mises en cause. L’enjeu est de ridiculiser et caricaturer les opposants pour empêcher un vrai débat d’idées.
Toujours Gilbert Rist, dans son ouvrage majeur « Le développement, histoire d’une croyance occidentale », explique admirablement comment les croyances forment un pré-supposé collectif partagé par tout le monde, conduisant à des pratiques communes, et entretenues par les élites chargées de guider ses fidèles.
« […]les croyances ne constituent pas des vérités dogmatiques auxquelles chacun adhèrerait par conviction intime, mais s’expriment sous la forme de simples propositions tenues pour vraies de manière diffuse : on y croit parce qu’on croit que tout le monde y croit, parce qu’on ne peut pas faire autrement que d’y croire » « puisque tout le monde le dit (« la relance économique résoudra le problème de l’emploi », « les progrès techniques permettront de résoudre les problèmes d’aujourd’hui »…). Il s’agit donc de « propositions flottantes » qui relèvent d’autorités obscures (les sondages, les experts), légitimées par des fragments de croyances anciennes. En tant que « réserve de sens », celles-ci jouent le même rôle que l’or des banques qui garantissait naguère – sans que quiconque ne cherchât à la vérifier – la valeur de la monnaie fiduciaire. Aujourd’hui encore, il suffit que tout le monde joue le jeu en faisant confiance (c’est à dire en accordant du crédit) aux billets qu’on lui propose ».
Il est clair que la confiance dans le système est un des piliers majeurs de l’économie actuelle. Que cette confiance se retire et l’ensemble du système s’effondre. A ce titre la croyance entretenue dans la croissance économique sans fin joue un rôle critique.
« Ces croyances sont efficaces […], si individuellement chacun peut douter de telle ou telle proposition, il est impossible de se soustraire à l’obligation collective que celle-ci comporte […] l’action déterminée par la croyance est obligatoire et ne repose sur aucun choix […]. Enfin, dans la mesure où elles sont religieuses, ces croyances sont constamment ravivées par des rituels et par des signes. Par exemple, les salons, les foires et les expositions de toutes sortes (et notamment les « expositions universelles ») entretiennent l’idée que le « progrès est en marche » tout comme l’inauguration d’une école ou d’un barrage dans un pays lointain, permettent de faire croire à l’imminence d’une vie meilleure. »
(Les célébrations en France autour du pont de Millau ou de l’A380 sont un des exemples parmi d’autres, de la mise en scène permanente des prodiges de notre époque.)
« […] la société moderne entretient des experts économiques chargés de surveiller la conjoncture, de scruter les « grands indicateurs » et de prophétiser l’avenir en gestation dans les « tendances lourdes ». [Oracles] pieusement méditées lors de ces grands rituels que sont les divers « sommets » politiques, les réunions du G8, les « rounds » de négociations commerciales et autres sessions de l’Assemblée générale des Nations Unies. Il arrive aux uns comme aux autres de se tromper sans que le respect dont on entoure leur ministère n’en soit diminué. Leur autorité ne dépend pas du résultat obtenu, mais du soin qu’ils prennent à accomplir leur office. »
On ne peut mieux résumer la grande vacuité des sommets en tout genre et leur inanité à répondre aux défis urgents et extrêmes de notre époque. Mais ils donnent l’impression que les problèmes sont pris en charge par les élites…
« […] et si le « développement » faisait parti de notre religion moderne ? » Gilbert Rist
Il est difficile d’échapper à l’emprise du mot « développement ». Le développement est la proposition rabâchée par l’ensemble des dirigeants, des institutions internationales, et il est censé donc apporter à tous bonheur et prospérité.
La direction est sans ambiguïté, et les populations sont classées sur une échelle simple allant des plus « développés » au moins « développés ». La liste des qualificatifs est longue autour du mot développement : « sous-développement », « en voie de développement », « développement humain », « développement durable », etc.
Pourquoi le mot « développement » est-il incontournable et rallie tous les suffrages? Quel est l’histoire de ce mot ? En quoi participe-t-il à la mythification de notre époque moderne ?
La croissance économique sans fin sur une planète finie, est tout simplement impossible. Un enfant de 12 ans peut comprendre cela .
Cependant la croyance dans une croissance économique apportant paix et prospérité à tous est tenace.
Comment cette mystification est-elle possible ? Comment les élites politiques et économiques peuvent-elles entretenir la supercherie ? Quel est l’intérêt de chacun à y croire ou faire semblant d’y croire ?
Le progrès est un des piliers majeurs des croyances de notre époque.
Telle une foi religieuse, elle s’impose aux esprits. Les expressions toutes faites comme « On n’arrête (ou on ne refuse) pas le progrès », « C’est le sens de l’Histoire »…traduisent l’impossibilité du débat et la force mystique du Progrès. Au-delà de la vacuité de ces formules creuses, elles positionnent bien le Progrès comme une entité intouchable, devant lequel les êtres humains ne pourraient que s’incliner…
Docilité apparemment surprenante eu égard au sentiment général de toute puissance et d’arrogance propre à notre civilisation moderne. Il y a là un paradoxe intéressant à étudier : d’un coté, une impression de pouvoirs sans limites dû à l’augmentation prodigieuse de notre arsenal technologique, de l’autre une incapacité manifeste à réguler, contrôler, maîtriser et, pourquoi pas, refuser le Progrès.
« Travailler plus pour gagner plus ». La formule a eu un certain succès compte tenu de sa simplicité et de son prétendu « bon sens ».
Les faits démontrent qu’il n’en est rien, mais au delà des chiffres, il convient de s’interroger sur cette notion de « travail », et sa part de mythe liée à l’ensemble des croyances autour de l’économie.
Auparavant, il est intéressant de voir ce que signifiait le « travail » aux époques antérieures.
« Il n'est pas inutile de rappeler que, avant de devenir "la substance de la valeur" (chez les classiques et chez Marx), le travail était largement méprisé. L'Antiquité l'avait confié aux esclaves et, conformément à l'étymologie (tripalium), le Moyen Age le considérait comme une forme de torture. Dans les villes françaises, on estime qu'au début du XVIIIe siècle, sur la base des observations de Vauban, il y avait entre 130 et 150 jours chômés par an (y compris les dimanches), ce qui est considérable, même si les journées de travail étaient plus longues qu'aujourd'hui. ». (Bruno Caceres, Loisirs et travail, du Moyen-âge à nos jours, Paris, Le Seuil, 1973)
Un sens visiblement opposé à celui d’aujourd’hui où le travail et l’emploi rattaché sont censés apporter statut social et considération.
La « démocratie » fait parti des trois grandes armes de légitimation de l’occident pour justifier sa prééminence sur les autres régions du monde. « Démocratie », « Développement » et « Droits de l’homme » forment les « 3D » rabâchés par l’occident pour affirmer sa supériorité politique, économique et morale.
Nos « démocraties » sont censées ainsi représenter ce qui se fait de mieux en termes de politique et d’organisation des sociétés. Il est satisfaisant et confortable de penser que notre système politique actuel est l’aboutissement de multiples combats méritoires de nos prédécesseurs, et que nous avons hérité ainsi d’un modèle, qui, à défaut d’être parfait, représente ce qu’il y a de mieux en la matière, toute époque confondue. La fameuse formule de Churchill « La démocratie est le moins pire des systèmes » est là pour le rappeler à ceux qui auraient l’aplomb d’en discuter les biens fondés. Elle permet de clore le débat, car critiquer nos «démocraties » est supposé faire courir le risque de tomber dans le « totalitarisme » !
Mais n’est-on pas déjà, de fait, dans un totalitarisme économique soutenant les pires dictatures politiques de la planète ? Savons-nous réellement ce que signifie le mot démocratie ? Ne confondons-nous pas trop vite «la démocratie » avec « nos gouvernements représentatifs » ?
Si nos gouvernements représentatifs présentent encore des traits démocratiques, ils ont également de nombreux traits non démocratiques confortant un modèle totalitaire à l’échelle de la planète.