« […] et si le « développement » faisait parti de notre religion moderne ? » Gilbert Rist
Il est difficile d’échapper à l’emprise du mot « développement ». Le développement est la proposition rabâchée par l’ensemble des dirigeants, des institutions internationales, et il est censé donc apporter à tous bonheur et prospérité.
La direction est sans ambiguïté, et les populations sont classées sur une échelle simple allant des plus « développés » au moins « développés ». La liste des qualificatifs est longue autour du mot développement : « sous-développement », « en voie de développement », « développement humain », « développement durable », etc.
Pourquoi le mot « développement » est-il incontournable et rallie tous les suffrages? Quel est l’histoire de ce mot ? En quoi participe-t-il à la mythification de notre époque moderne ?
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Si on faisait un micro-trottoir pour demander aux gens ce qu’ils pensent de la pauvreté de telle population d’Afrique, d’Asie, ou d’Amérique du Sud, la réponse la plus courante serait « Ils sont sous-développés » ou « Ils n’ont pas encore bénéficié du développement »…
Le développement a des vertus magiques, il règle le problème de la pauvreté ou de la misère d’un seul mot. Mais on ne sait plus trop ce qu’il signifie, et chacun serait bien en peine de lui donner une définition précise. Le développement a ainsi la caractéristique d’un mot plastique, au sens que lui donne le linguiste Uwe Pörsken, c’est à dire « d’avoir appartenu d’abord à la langue courante, où il possède un sens clair et précis (le développement d’une équation), d’avoir été ensuite utilisé par la langue savante (le développement des espèces selon Darwin) et d’être aujourd’hui repris par la langue des technocrates dans un sens si extensif qu’il ne signifie plus rien, sinon ce que veut lui faire dire le locuteur individuel qui l’emploie. »
Et ce qu’on veut lui faire dire couramment aujourd’hui, c’est qu’il est la réponse à tous nos maux, et qu’il représente le sens de l’histoire.
Ainsi, pour le politologue Gilbert Rist, « Le développement n’est pas un choix mais la finalité et la fatalité de l’histoire ». Si le développement a un tel pouvoir, c’est qu’il est plein d’espoir, n’a pas de connotations négatives, et au fond ne meurt jamais : il nous invite au développement sans fin, à l’instar de la croissance économique sans fin.
A quel moment le terme de développement est devenu la référence à laquelle se sont raccrochées toutes les politiques ?
Gilbert Rist date la bonne fortune du mot, à partir du discours d’investiture du président américain Truman en janvier 1949. Celui-ci couvrait 3 points : le soutien de la nouvelle ONU, le plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe et la mise en place de l’alliance atlantique (OTAN) face à la nouvelle menace russe. Il manquait un coté planétaire et humaniste à ce discours qui laissait de coté les pays du Sud. Un conseiller a eu alors l’idée de rajouter un quatrième point, où les Etats-Unis se donnaient la mission d’aider les pays du Sud à se « développer ». C’est finalement ce point IV du discours de Truman qui a été retenu et a fait les gros titres de la presse. Ainsi se mettait en place un classement des états, basé sur l’indicateur « Développement ».
La nouvelle dichotomie claire, « développés »/ « sous-développés » entre l’occident et les pays du Sud n’est pas sans rappeler la dichotomie « colons »/ « colonisés ». La seule différence tient finalement dans les termes. La rhétorique est la même, les premiers, les « développés » ou les « colons » se chargeant d’apporter aux autres « sous-développés » ou « colonisés », les vertus et les bienfaits du « développement » ou de la « civilisation », justifiés toujours par les bons sentiments et le devoir d’amener son modèle de société bien évidemment supérieur. Rien au fond de nouveau dans la nature de l’échange et de la domination en place depuis la colonisation. Seul le vocabulaire change, pour être en phase avec le politiquement correct de l’après-guerre.
Les américains ont ainsi eu le flair d’anticiper le processus de décolonisation, et de proposer les termes adaptés à la nouvelle donne (il est vrai que n’ayant pas le privilège du marché captif des colonies, il fallait bien qu’il puisse prendre leur part en tant que vainqueur de la guerre du nouveau partage à venir des richesses mondiales).
50 ans après le discours de Truman, les intentions affichées ne se traduisent pas dans les faits. Loin s’en faut. Sur l’indicateur de richesses des nations selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’écart entre les pays les plus riches et les plus pauvres de la planète, est passé de 1 à 50 contre, 1 à 8 en 1950.
La faim chronique qui n’existait pas avant 1950 en Afrique, est maintenant bien installée sur le continent. Pour évaluer le « développement », il conviendrait donc de distinguer ce qui relève des intentions, le plus souvent se traduisant par des bons sentiments (supprimer la pauvreté, droit à une alimentation saine…), de ce qui relève des pratiques et de leurs conséquences visibles et vérifiables !
Le bilan depuis un demi-siècle est dramatique sur le plan de l’humanité, et de sur la vie sur Terre en général.
Mais alors à qui profite le crime ? Le philosophe Peter Sloterdijk souligne que « Nous sommes sur les lieux du crime, et [que] nous n’avons pas d’alibi… Le Nord ne se pose pas le problème de l’alibi. »
Mc Namara, Président de la Banque Mondiale en 1973 reconnaissait que « […] c’est surtout pour des considérations d’ordre moral que se justifie l’aide au développement, le but ultime consiste à élever la productivité des plus pauvres pour les inclure dans le système économique. » de manière à ce qu’ils contribuent à la croissance économique, et à l’accumulation sans fin d’une petite élite au détriment de la majorité !
Le PNUD dans son rapport en 1991 établissait clairement le lien entre croissance économique et développement : « De même que la croissance économique est nécessaire au développement humain, le développement humain est essentiel à la croissance économique ».
Ce qui confirme le propos de Gilbert Rist «Finalement la croyance au développement repose sur la croyance que l’on accorde à l’économie. On ne se débarrassera pas de l’une sans se débarrasser de l’autre ».
Au fond le développement, c’est le modèle occidental que l’on veut imposer à toute l’humanité avec une face affichée de bons sentiments (l’éducation, la démocratie, le progrès technique…), et une face obscure sur les moyens mis en œuvre pour y parvenir, l’économie de croissance censée répondre aux besoins humains fondamentaux. Et l’emprise du « développement » est telle que chacun aspire à entrer dans le cercle privilégiée de l’élite très minoritaire profiteuse du modèle, nonobstant les dégâts sociaux et environnementaux de plus en plus visible…
« La mondialisation est le nouveau nom de la politique hégémonique américaine » disait sans fard Henry Kissinger, secrétaire d’état américain « Mais alors quel était l’ancien nom ? » fait remarquer Serge Latouche. L’économiste propose avec pertinence le «développement ». Colonisation, développement, globalisation, mondialisation, l’ensemble de ces termes partagent les mêmes attributs. Asseoir et justifier une domination, sous le couvert d’une injonction morale (colonisation, développement), et d’un pseudo « ordre naturel des choses » contre lequel on ne pourrait rien (globalisation, mondialisation).
Il est toujours navrant et désespérant de voir les élites politiques, économiques ou les « intellectuels médiatisés » s’incliner devant la Mondialisation, la Globalisation, le Marché comme s’il s’agissait de la Terre, la lune ou le soleil, et non pas de constructions voulues et décidées par les hommes.
Le développement a commencé avec l’utilisation récente des ressources non renouvelables (fossiles et minières pour l’industrialisation et l’agriculture). On ne peut augmenter la productivité et alimenter la croissance (ou le développement) qu’en puisant sur les ressources non renouvelables. Il s’agit donc d’un avatar de l’histoire, au sens que la trajectoire actuelle n’est pas reproductible. La fin de cette histoire et donc du développement correspondra au plus tard à la fin de ces ressources non renouvelables. Il faut souhaiter que les hommes anticipent cette fin pour opérer un changement de logique radicale, avant que les dégâts nous aient éradiqués.