La croissance économique sans fin sur une planète finie, est tout simplement impossible. Un enfant de 12 ans peut comprendre cela .
Cependant la croyance dans une croissance économique apportant paix et prospérité à tous est tenace.
Comment cette mystification est-elle possible ? Comment les élites politiques et économiques peuvent-elles entretenir la supercherie ? Quel est l’intérêt de chacun à y croire ou faire semblant d’y croire ?
La croissance économique signifie toujours plus de consommation d’énergie, de ressources naturelles - eau, pétrole, minerais…-, donc toujours plus de déchets, de pollutions, d’aggravation du réchauffement climatique, d’atteinte à la biodiversité…et pose in fine la question de la survie de l’espèce humaine.
Les sempiternels arguments mis en avant pour défendre la croissance économique, malgré les dégâts évidents, sont celui du progrès technique, de l’utilisation des énergies renouvelables ou de l’entrée dans une nouvelle ère économique – de l’information, du numérique, des services…- censée ne pas avoir d’impact sur la biosphère.
Le progrès technique a amélioré (et améliorera) la dépense d’énergie et de matériau utilisé pour produire un objet (les 1ères télévisions ou voitures consommaient plus d’énergie et de matériau qu’aujourd’hui, en ne tenant pas compte tout de même des délires de certaines gammes). Mais ce gain d’efficience théorique ne compensera jamais la boulimie pratique et concrète de consommation des populations (et les pays les plus avancés technologiquement en font amplement la preuve puisque ce sont leurs habitants qui exercent de très loin la plus forte pression écologique).
De même les énergies renouvelables utilisées à la marge ne peuvent pas résoudre le problème de la finitude des ressources fossiles, et du désastre écologique en cours.
Enfin les différents qualificatifs accolés à la soit disant nouvelle économie ne change rien à la logique du toujours plus de matériel et au fait tout simple que chacun veut donc légitimement une voiture, une télévision, un ordinateur, un téléphone mobile … et renouveler tout cela le plus vite et le plus souvent possible ! La nouvelle économie, quelle que soit sa dénomination, n’a réduit en rien l’impact écologique de l’industrie ou de l’agriculture mécanique et chimique.
Pourquoi sommes-nous dépendants, « accros » à la croissance ?
L’idéologie de la croissance, c’est celle du règne de l’abondance. Chacun espère avoir plus, et la généralisation de l’accumulation matérielle fera ainsi cesser la violence sociale. Les sociétés traditionnelles n’avaient pas perdu de vue que c’est justement l’accumulation qui est facteur de tension sociale, de violence.
Les faits et la réalité du monde le démontrent clairement, mais la croyance dans une société de croissance apportant l’abondance et la paix à tous reste bien présente.
Takis Fotopoulos explique très bien la dynamique de la croissance : « L’économie de croissance ne peut survivre qu’en se reproduisant et en s’étendant continuellement à de nouveaux domaines d’activité économique. Elle le fait en s’ouvrant de nouveaux champs d’action (essentiellement grâce à des innovations technologiques ou par la création de nouveaux besoins via la publicité et la « mode ») dans les économies de croissance parvenues à maturité. Ou alors par une expansion géographique qui en fait une entreprise de destruction de toutes les économies autocentrées de la planète. »
On peut observer que la publicité et la mode n’ont pas qu’une influence sur les économies dites « développées », mais également dans les pays dits « sous-développés ». Il suffit d’observer la force d’attraction de la publicité et de la « marque » dans les milieux sociaux les plus défavorisés, aussi bien au Nord qu’au Sud.
A la publicité comme support de la croissance, il faut rajouter aussi l’école. Celle-ci prépare les esprits à devenir des bons petits soldats de la société de consommation et de production.
La croissance économique se mesure à l’aune du nombre de dollars perçu par chaque habitant de la planète. L’ensemble de l’humanité est soumis à cette mesure, étant entendu qu’une seule logique prévaut, monter le plus haut et le plus vite possible dans cette pyramide des revenus, s’apparentant à une tour de Babel des temps modernes.
Cette pyramide des revenus défit les lois de l’apesanteur, car il faut se figurer le profil d’une tour Eiffel montant jusqu’aux limites de la stratosphère tant l’écart est prodigieux entre les 4/5 de la population mondiale logée au rez-de-chaussée entre 0 et 4 dollars par jour, et l’élite politico-économico-financière logée au dernier étage à plus de 10.000 dollars par jour. Laissons de coté la question souvent abordée et jamais résolue de ces écarts monétaires abyssaux, et de l’injustice ou du mérite supposée des uns ou des autres, et interrogeons la pertinence de l’indicateur revenu.
Les institutions internationales, telle que la Banque Mondiale, se préoccupent régulièrement du sort du milliard d’être humain touchant moins de 1 dollar par jour, représentant donc le stade de la misère absolue. Ce milliard d’être humain situé principalement en zone rurale bénéficie donc de l’attention et de l’intérêt des institutions pour les aider à sortir de leurs conditions extrêmes, et des outils tels que le micro-crédit sont mis en avant.
Armatya Sen, prix Nobel d’économie, avait démontré à la fin des années 1990, que l’on pouvait vivre au cœur du plus riche état de la planète à New-York dans le quartier de Harlem, et avoir une vie nettement plus misérable qu’au sein du plus pauvre état de la planète, dans le l’état du Kerala en Inde, mesurée sur des critères indiscutables aussi simples que celui par exemple de l’espérance de vie.
Les faits illustrent abondamment que de nombreux paysans ayant abandonné leurs terres contre un revenu en ville, vivent dans des conditions sous-humaines. La différence entre cette réelle misère citadine et des paysans vivant sur leurs terres de manière autonomes (comprendre donc sans revenu monétaires), c’est que les premiers participent à la croissance de la pyramide économique, y compris avec des revenus de misère ne permettant pas de vivre dignement, au contraire des seconds qui ne soutiennent en rien la société de consommation.
D’où l’intérêt bien compris des institutions à s’apitoyer sur les populations rurales ne percevant pas de revenus.
La croissance économique a besoin de la participation de tous, et le système ne veut donc pas laisser de coté plusieurs milliards d’individus représentant un potentiel de consommation, et donc de croissance non négligeable.
Le constat terrible, c’est que cette croissance économique crée plus de miséreux que de personnes à qui elle ne donnerait un revenu décent.
Quant aux chanceux qui tirent un revenu leur permettant de vivre dignement, la mécanique de construction de ce revenu est désastreuse pour l’environnement et le social. Tant par la dépense accrue en biens de consommations rajoutant à la pression environnementale, que par la nature même des échanges commerciaux de l’économie mondiale. Celle-ci favorise quasi-exclusivement les marchés internationaux, forts consommateurs d’énergie et de matériau, destructeurs de liens sociaux, au contraire des marchés locaux.
Elle n’est pas tenable sur le plan environnemental, ni sur des critères économiques orthodoxes. L'augmentation des prix sur les ressources fossiles au fur et à mesure de leur raréfaction nous le rappellera.
La croissance économique ne va pas nous conduire à l’abondance et à la paix, mais à la guerre permanente et la pénurie, la rareté absolue sur des biens vitaux comme la terre ou l’eau.
Notre aveuglement sur cette réalité, notre soutien sans faille à la tyrannie de l’économie de croissance , tient tout à la fois à notre bien-être matériel relatif et provisoire, et à notre foi sans discernement dans la science salvatrice.
Comme le dit bien Takis Fotopoulos «…la science joue un double rôle dans l’économie de croissance. Un rôle fonctionnel, d’une part, dans la reproduction matérielle de cette économie…un rôle idéologique tout aussi important [d’autre part]… exactement comme la religion était autrefois essentielle pour avaliser la hiérarchie féodale. La science, en particulier les sciences sociales, est aujourd’hui capitale pour légitimer la société hiérarchique moderne. »
Quand à la science économique, Gilbert Rist déclarait qu’elle n’avait rien de scientifique, et qu’elle se réduisait à une bataille d’opinions, fluctuant selon la conjoncture, pour permettre aux plus forts de s’imposer.
Citations
« Celui qui croit qu’une croissance infinie est possible dans un monde aux ressources naturelles limitées est un fou ou un économiste » François Partant, économiste
« Finalement la croyance au développement repose sur la croyance que l’on accorde à l’économie. On ne se débarrassera pas de l’une sans se débarrasser de l’autre » Gilbert Rist
« Je soutiens que la valeur économique ne s’accumule qu’en raison de la dévastation préalable de la culture » Ivan Illich
« Pourquoi Dieu en détruisant le rêve de Babel, n’a-t-il pas voulu d’un gouvernement mondial, d’un marché mondial, d’une banque mondiale, d’une démocratie mondiale ? Pourquoi a-t-il préféré, pour permettre aux hommes de communiquer, de petites huttes à échelle humaine, et non des autoroutes de l’information ? » Raymond Panikka
« La croissance démesurée de la puissance réduit, efface les valeurs. L’histoire le prouve : quand un état devient tout-puissant, il n’y a plus de valeurs respectées. Il est illusoire de prétendre que l’on peut mettre la puissance au service de valeurs telles que la liberté ou l’humanisme. La puissance implique toujours plus, toujours plus outre. A quel moment faudrait-il s’arrêter ? On ne rencontre ni limite intérieure, ni limite objective. La puissance et la démoralisation vont ensemble. » Jacques Ellul
« L’expérience des 25 dernières années montre que plus les marchés s’ouvrent et se flexibilisent, plus le degré de concentration des revenus et de la fortune chez une poignée d’individus augmente. » Takis Fotopoulos
« Nous confondons la quantité et la qualité et nous considérons l’accumulation de n’importe quoi comme synonyme de progrès. » Marie-Dominique Perrot
« Là où il n’y a pas de richesses, il n’y a pas non plus de pauvreté » Proverbe Tswana