Le mot économie vient des racines grecs « Oikos » la maison, et « Nomos » la gestion.
A l’origine, l’économie se comprend donc comme une gestion rationnelle des ressources disponibles, pour pourvoir aux besoins essentiels de la maison.
L’économie actuelle semble s’être bien éloignée du sens étymologique, ou alors il faudrait considérer que la maison se confond avec la planète entière, et que la gestion avisée a fait place à la cupidité et à la recherche du profit à tout prix (le prix étant aujourd’hui la possible disparition de l’espèce humaine sur terre !).
« Mondialisation », « Globalisation », ou « Marché » sont les termes utilisés pour désigner l’économie mondialisée, appelée aussi « économie de marché ».
Les élites la présentent souvent comme un phénomène naturel inéluctable, comparable à la rotondité de la terre ou à la loi de la gravité. « On n’y peut rien… ! ». L’incongruité de ces comparaisons n’a d’égale que la résignation coupable de leurs auteurs.
Le processus de mondialisation économique n’a rien de naturel et n’est rien d’autre qu’un projet politique voulu et soutenu par une minorité de l’humanité. Et subie par une majorité de plus en plus grande…
Mais sous le couvert d’un pseudo phénomène naturel irréversible, le pouvoir en place soutiendra que l’enjeu se résume à faire parti de la minorité gagnante.
A l’injonction puérile de la guerre économique sans fin, il est affligeant de voir comment les tenants de la mondialisation s’évertuent à minimiser ses conséquences dramatiques, pour toujours proclamer ses effets positifs, envers et contre toutes les réalités sociales et environnementales visibles et criantes.
Quels sont ses fameux effets positifs (souvent déclamés sans plus de précisions) ?
Les effets supposés positifs se réduisent en réalité à un dernier argument majeur : la mondialisation « réduirait la pauvreté » dans le Monde . Voilà un argument fort et vertueux, relayé avec complaisance, censé compenser les nombreux effets destructeurs du Marché.
Quelles sont les sources propageant cette vérité ? La source est unique, il s’agit de la Banque Mondiale, organisme dont la mission première est de justifier le processus même de mondialisation.
Dans un récent rapport, publié en 2008, intitulé curieusement « Les pays en développement sont plus pauvres qu’on le croyait, mais le combat qu’ils mènent porte ses fruits », elle déclare ainsi que « Le nombre de pauvres a baissé de 1,9 à 1,4 milliard de personnes, soit 500 millions en moins », mais précise que « Les anciennes données prêtaient à penser que le nombre de pauvres était tombé en dessous de 1 milliard de personnes, mais en tenant compte de l’augmentation du coût de la vie dans les pays en développement, le nombre de pauvres dans le monde, d’après les critères concernant les pays les plus pauvres, est désormais estimé à 1,4 milliard de personnes ».
Voilà qui éclaire le titre ambivalent du rapport, et on comprend que s’il faut se réjouir du nombre de pauvres en moins (500 millions), il faut également s’alarmer du nombre de pauvres réels en plus puisque dans sa dernière estimation, la Banque mondiale reconnait s’être trompée (1,4 milliards de pauvres estimé aujourd’hui, déduction faite des 500 millions en moins, au lieu d’1 milliard estimé précédemment). Un esprit chagrin s’inquiéterait qu’à sa prochain rapport, la Banque Mondiale annonce encore avec satisfaction que la mondialisation a permis une fois de plus de réduire la pauvreté de 500 millions, mais que le calcul du seuil de pauvreté ayant été revu, l’humanité recèle en réalité plus de 2 milliards d’indigents !
Pour ne pas donner fond à cette ironie inconvenante, analysons ce qui permet à la Banque Mondiale de calculer le nombre de pauvres sur la planète. Selon l’institution « Le principal seuil de pauvreté est établi à 1,25 dollar par jour aux prix de 2005 », et celle-ci précise pour nous rassurer qu’« il ne s’agit pas d’un seuil de pauvreté fixé de façon arbitraire, mais du seuil de pauvreté moyen des 10 à 20 pays les plus pauvres ».
Belle affirmation, mais l’arbitraire semble a priori largement de mise et totalement inconséquent. Comment peut-on réduire l’évaluation de la pauvreté à une seule somme d’argent à dépenser par jour pour chaque individu de la planète ? 1,25 dollars par jour a-t-il le même sens pour une personne vivant en ville ou à la campagne, habitant New-York ou les forêts amazoniennes ? Pourquoi 1,25 dollars ? Pourquoi pas 2 dollars ? Auquel cas, selon toujours les enquêtes de la Banque Mondiale il faudrait considérer dès à présent que la planète compte 2,6 milliards de pauvres !
Mais qu’entendons-nous par « pauvres » ? Est-ce-que nous ne confondons pas trop vite « pauvreté » et « misère » ?
La « misère », c’est la perte d’identité, de repère, d’autonomie, in fine de dignité qui touche une personne, et cela indépendamment de sa capacité à dépenser quelques dollars par jour. Un habitant de Harlem, au cœur donc du plus riche Etat de la planète, pourra être dans une misère absolue avec 10 dollars par jour à dépenser. A l’inverse, un paysan chinois ou indien, vivant de manière autonome sur sa parcelle, n’aura pas besoin des 1,25 dollars défini arbitrairement par la Banque Mondiale. Il sera certes pauvre, au sens matériel du terme, mais ne sera pas dans la misère, car il pourra vivre dignement de ses activités productives autonomes, selon ses choix sociaux et culturels.
Cette différence de situation et d’appréciation n’ont probablement pas totalement échappé à La Banque Mondiale et aux autres institutions internationales. Mais leur rôle est d’entraîner la plus grande masse possible d’être humains dans la dépendance de l’économie de marché, et de prolonger encore la croyance dans la « croissance » sans fin de l’économie.
Si quelques-uns, à travers la constitution de fortunes aussi rapides qu’indécentes, profite de cette économie mondialisée, la grande majorité de l’humanité en subit les conséquences. Les institutions mondiales finissent par s’en émouvoir, et font aussi le constat, que la « croissance » crée des écarts de revenus vertigineux et ne profite finalement qu’à la minorité la plus riche.
Alors, les élites intellectuelles, les économistes et les politiques proposent de rendre la mondialisation « moins sauvage », « plus juste », et ainsi on voit fleurir de jolis oxymores tels que «Mondialisation à visage humain », «Rendre la mondialisation humaine », etc.
Ces qualificatifs positifs ont pour objectif ainsi de redonner un semblant de vertu à un modèle ravageur. Comme le souligne le politologue Gilbert Rist « L’astuce est sémantique et consiste à conjoindre deux termes antinomiques pour faire rejaillir sur celui qui est contestable la valeur qu’on accorde à l’autre ».
Les propositions affichées derrière ses déclarations d’intentions ressemblent à des emplâtres mis sur une jambe de bois. Ils nous font croire que l’on peut réformer un système intrinsèquement destructeur. Autant demander à un carnivore de devenir herbivore.
La mondialisation économique est une impasse mortelle pour l’humanité, et en sortir suppose simplement de revenir au sens étymologique de l’économie. C'est-à-dire revenir essentiellement à des économies locales, seules à même de maintenir les équilibres culturels, sociaux et écologiques à l’échelle d’un territoire.
« Dans une économie fondée sur l’utilisation des ressources locales, les hommes sont immédiatement sensibles aux détériorations de leur environnement et, dans la règle, cherchent à le préserver » .
Au contraire « Le marché permet, par exemple de prélever les ressources (le pétrole, le bois, l’eau, etc.) d’une région, de le consommer ailleurs, et d’évacuer les déchets ailleurs encore. […] Tout ce qui est entrepris au nom de l’extension du commerce international permet de dissocier la production de la consommation et la consommation de la consumation. (C'est à dire la transformation en déchets visibles ou invisibles). Ce qui évite au consommateur-pollueur de se rendre compte qu’il participe à l’épuisement des ressources et à l’accumulation des déchets, puisque le circuit des échanges l’empêche de voir ce qui se passe au cours du processus. Parce qu’elles agissent en de multiples lieux à la fois et dissocient constamment la création et la destruction des ressources, les sociétés transnationales favorisent cette dilution des responsabilités. » (Gilbert Rist)
Curieusement, l’irresponsabilité de nos actes économiques encouragées par la dimension globale du marché, s’accompagne d’une connaissance pourtant toujours plus avertie de notre planète. Gilbert Rist observe qu’« Il y a un paradoxe étonnant entre le concept de « village global » grâce à la mobilité, aux moyens de communications, à la compréhension plus forte de l’unité planétaire et de l’impact de nos actions humaines, et en même temps « l’inconscience » de l’effet de nos gestes quotidiens compte tenu de la distance entre l’effet et la cause, lié à la complexité du circuit des échanges et leur extension au « village global ». (Il se crée souvent, dans la pensée commune, une confusion entre deux phénomènes qui n'ont rien de commun, si ce n'est leur rapport au Monde. D'un coté, l'acquisition positive de connaissances sur la planète dans toutes ses composantes, et de l'autre, la globalisation économique foncièrement négative.)
A quel moment notre connaissance approfondie de l’état de la planète et de ses désordres, rencontrera un sursaut de conscience individuel et collectif pour réorienter massivement nos pratiques économiques à l’échelle d’un territoire ?
Chacun peut contribuer immédiatement à ce tournant radical et vital pour l’humanité.
Citations
« La mondialisation n’est que le nouveau nom de la politique hégémonique américaine. » Henry Kissinger
« L’économie de marché ignore la distinction fondamentale qu’il convient d’opérer entre les biens renouvelables (qui relèvent de l’économie vivante) et ceux qui ne le sont pas (et constituent des stocks finis). » Gilbert Rist
« Le « marché », comme catégorie unifiant, par une prétendue abstraction, les transactions d’échange, n’existe que parce que nous croyons à son existence et les économistes qui affirment plus que les autres produire un savoir décrivant des réalités sont les auteurs d’une immense mystification, et leurs prétendues réalités ne sont que des productions imaginaires. » Jean-Michel Servet
« […] le projet de satisfaire les besoins humains par le marché se heurte à une contradiction fondamentale entre la satisfaction potentielle des besoins essentiels de toute la population et la satisfaction réelle des désirs solvables d’une partie de la population. » Takis Fotopoulos

